La Quête de la Pandarie
Troisième partieLa vapeur s’échappant de la théière emplissait l’air d’une fraîche odeur de menthe, rappelant à Chon Po l’époque où Shen Zin Su nageait à de plus hautes latitudes, et où les jours se faisaient plus courts et plus frais. Pour combattre le froid, Xiu Li avait pour habitude de faire bouillir l’eau du thé, et les deux pandarens serraient leurs tasses de céramique entre leurs pattes en s’échangeant des anecdotes, emmitouflés dans leurs manteaux pour mieux conserver la chaleur. Désormais, ce n’était plus Xiu Li qui servait le thé, mais sa mère, Mei.
« Tu sembles vraiment fatigué, Po », commenta-t-elle.
Chon Po leva sa tasse de thé, puis la reposa. Mei se trouvait à l’endroit où Li Li était assise, le soir où il s’était emporté contre elle et Chen. La nuit suivante, Li Li avait fugué avec la perle. Il n’avait depuis reçu d’elle que quelques lettres assez vagues. Sa fille lui manquait terriblement.
« Je me fais du souci pour Li Li… », dit-il. « Et pour Chen. »
Mei prit une petite gorgée de thé. La fourrure grisonnante qui encadrait son visage avait la même teinte que la chevelure argentée qu’elle avait peignée en arrière et regroupée en une tresse. Lorsqu’elle tourna les yeux vers Chon Po, il sentit un tressaillement dans son estomac. Elle avait les yeux de Xiu Li. Et aussi ceux de Li Li…
« Il est naturel de s’inquiéter pour sa famille », dit Mei.
« Où me suis-je trompé ? » laissa échapper Chon Po. Mei le fixa en levant les sourcils, puis prit une nouvelle gorgée de son thé.
« Il va falloir te montrer plus explicite », dit-elle.
« J’ai échoué. Ma famille a éclaté, seul mon fils demeure à mes côtés. Ma fille me méprise. » La colère et la frustration saillaient sous la surface de sa voix. Mei secoua la tête.
« Li Li ne te méprise pas, Po, dit-elle. Tu ne poses pas la bonne question.
— Quelle serait la bonne question, alors ?
— Tu devrais te demander si tu crois que la mort du corps est une plus grande tragédie que la mort de l’esprit.
Chon Po cligna des yeux. « Hein ? »
Mei reposa sa tasse, puis croisa les pattes.
***
« Lorsque Xiu Li est morte, tu as perdu une femme. J’ai perdu une fille. Je sais ce qui te fait peur, puisque je l’ai vécu. »
Chon Po sentit sa gorge se serrer. Mei poursuivit.
« Ma fille adorait partir pêcher en bateau. Elle adorait la mer. Elle adorait la manière dont ce travail oscillait entre loisir, patience prudente et excitation. Et, oui… elle adorait les risques également. »
Les yeux de Mei se détournèrent de ceux de Chon Po. Ils semblaient regarder quelque chose de lointain, comme un souvenir lui revenant à l’esprit.
« J’avais pour habitude d’observer la manière dont son visage s’illuminait lorsqu’elle s’occupait de son bateau. Chaque jour, lorsqu’elle le guidait loin du rivage, en direction de la pleine mer, c’était comme si son esprit se mettait à chanter. »
Le regard de Mei revint se poser sur Chon Po.
« Aurais-tu été jusqu’à la priver de cela, uniquement pour la garder plus longtemps ? »
Chon Po regarda fixement sa tasse de thé posée sur sa soucoupe.
« Bo le Fort a suivi Li Li à ma demande, et il s’est fait tuer à cause de cela…
— Li Li ou Chen t’ont-ils répété ce que Bo a dit avant de mourir, Po ? »
Il leva à nouveau les yeux vers Mei, pris de cours, et soudain gagné par la nervosité.
« Non, répondit-il.
— Le dernier sentiment exprimé par Bo fut de la gratitude pour avoir pu partager les voyages de Li Li avec elle. Il a dit qu’il avait été illuminé. Que s’il devait tout recommencer, il referait la même chose. Il n’a exprimé aucun regret. »
Chon Po lutta avec cette idée pendant un instant.
« Est-ce bien la vérité ?
— Li Li et Chen m’ont tous deux raconté cela. Je ne pense pas qu’ils m’aient menti. Ils avaient le cœur brisé en repensant à Bo. »
Mei tendit le bras et posa une patte noueuse sur celle de Chon Po.
« Po, tu ne pourras pas plier Li Li à ta volonté. Tu le sais. Elle t’a déjà défié par deux fois. Li Li est telle qu’elle est… une battante, tout comme toi. L’envie de voir le monde fait partie de nous, et notre demeure sur Shen Zin Su en témoigne. Mais elle ne cessera jamais d’être ta fille. Même si elle ne revient jamais à la maison, tu ne perdras pas Li Li.
— Je veux juste qu’elle soit en sécurité…, dit Chon Po en fermant les yeux.
— Elle trouvera sa propre sécurité, répondit Mei. Et son propre bonheur. »
