« Nous avons fouillé les étages supérieurs du secteur 17, monsieur. Les lieux semblent avoir été laissés à peu près en l’état depuis notre, euh, départ. Même si ça pue atrocement le trogg...
— Hmmm, oui. Ce délicieux mélange de moisissure, de fourrure galeuse et de chimpanzé malade. Ça secoue un peu l’estomac, je sais bien. »
Le capiston Herk Cligneressort grimaça et pâlit légèrement en entendant la description de son supérieur. L’odeur faisait visiblement des ravages sur le moral des troupes.
« Mais votre équipe est bien équipée de mon dernier modèle de Bouche-Narines Haute Vélocité ?
— Oui, chef. Mais l’odeur… c’est comme un goût, monsieur. Ça attaque le palais même si les narines sont bouchées à fond. » Cligneressort pencha la tête en arrière, laissant voir une belle paire de narines de gnome qui étaient effectivement bien bouchées. « Deux membres de mon escouade ont déjà demandé à être transférés dans la patrouille anti-trolls à Courbenclume, et mon infirmier veut savoir si la pestilence est un motif d’arrêt maladie. »
Le Grand Bricoleur Gelbin Mekkanivelle poussa un soupir, remonta ses lunettes sur son front et fit glisser son pouce et son index sur les ailes de son nez proéminent. Ces nouvelles lunettes lui faisaient mal, et les ajuster correctement figurait en tête sur sa liste des mille choses à faire dès que cet engagement serait terminé. Il n’avait pas dormi la nuit dernière, et l’endroit où la monture s’appuyait lui semblait sensible et à vif. Reprendre Gnomeregan était en train de devenir beaucoup plus qu’une simple action militaire.
Cette odeur fétide, par exemple. L’un des problèmes d’une grande ville mécanisée souterraine, à vrai dire un parmi des centaines d’autres, était la ventilation. À plein régime, le réseau de souffleries, de conduits d’aération et de filtres avait nécessité une équipe de quinze techniciens se relayant en permanence pour permettre à Gnomeregan de fleurer bon le propre. Des années sans entretien avaient permis aux remugles de trogg de s’accumuler en couches épaisses de crasse qui s’avéraient plus difficiles à faire disparaître que les envahisseurs eux-mêmes.
Obtenir en haute résolution « Ne vous inquiétez pas, capiston. Les grosses têtes du corps des alchimistes doivent fabriquer un prototype de mon Canon Désodorisant Puanstop cette semaine. Ça devrait nous aider à virer les odeurs désagréables de nos quartiers. Pourquoi vous et vos hommes ne prendriez pas le reste de votre journée ? Allez donc vous rincez le gosier à la brasserie Tonnebière. »
L’autre gnome enchaîna un sourire, un salut et un hochement de tête.
Mekkanivelle se retourna vers les plans étalés sur la table derrière lui, et remit ses lunettes en grimaçant. Même si certains quartiers de Gnomeregan étaient encore violemment contestés, d’autres étaient tombés avec une facilité surprenante. À ce titre, l’aide de l’Alliance avait bien entendu été un puissant catalyseur, mais Gelbin se posait quand même des questions. Le hall des Engrenages avait semblé presque… abandonné. Son vieil ennemi n’était pas du genre à renoncer si facilement à son territoire.
Gelbin fut interrompu par un raclement de gorge, et se retourna à nouveau. Le capiston était encore là et se tordait les mains.
« Il y avait autre chose, capiston ?
— Heu, oui, Grand Bricoleur. Si je peux me permettre...
— Mais bien sûr. De quoi s’agit-il ?
— Certains de mes gars se demandent, et moi aussi, pourquoi on a été envoyé en reconnaissance dans ce secteur. Je veux dire, c’est loin du front et il ne semble pas y avoir de ressources ici, ni rien qui aurait une valeur stratégique. Ça ressemble juste à la bibliothèque d’un vieux timbré… Chef.
— La bibliothèque d’un vieux timbré, vous trouvez ? »
Le capiston Cligneressort eut un sourire de connivence. « En tout cas, c’était mon impression, monsieur. Entre les piles de vieux bouquins, les papiers froissés et ce truc qui ressemble à un terrier à lapin fabriqué avec des plats à tarte…
— Oui, je suppose que la maquette du Tram des profondeurs ressemble un peu à ça…
— Le… chef ?
— Nous sommes dans mes anciens quartiers, capiston.
— Vos… vos quartiers, monsieur ? Ho. Ho. Mes excuses, Grand Bricoleur. Je ne voulais pas…
— Pas vraiment ce que vous imaginiez pour ma haute fonction, non ? » Gelbin eut un gloussement et se pencha en avant pour tapoter l’épaule fébrile du capiston. « Ne vous inquiétez pas, Cligneressort. Certes, j’occupais le plus grand fauteuil de la cour du Bricoleur, mais tout mon vrai travail, mes réflexions et mes inventions, se passait dans cette bibliothèque de vieux timbré. En sortant, vous pourriez dire au sergent Cuivreclou que je suis prêt à inspecter la zone ? Merci pour vos bons services, capiston. »
Gelbin attendit que l’équipe de sécurité soit hors de vue avant d’arrêter de sourire. Il baissa les épaules en exhalant bruyamment, un mélange entre un soupir et une malédiction.
C’était difficile. Difficile de revenir dans son bureau. Son recoin. L’endroit qu’il imaginait chaque fois qu’il entendait dire chez moi, même après tant d’années passées au loin. Des années à dépendre de la charité et de la patience d’alliés qui, malgré tous leurs nobles sentiments, le regardait encore avec pitié.
