Dans l’ombre du soleil
La surface du bureau de Lor’themar avait disparu sous la quantité de papiers qui s’y accumulaient. Rapports, missives, ordres et inventaires formaient de hautes piles à l’équilibre précaire, qu’il avait depuis longtemps renoncé à organiser. Tous ces documents concernaient la guerre aussi courte que violente qui avait eu pour enjeu Quel’Danas et le Puits de soleil, et qui venait de prendre fin. Mais pour le moment, autre chose accaparait son attention.
Il tenait dans sa main une enveloppe encore cachetée. Apposé sur la cire violette : le grand œil, symbole de Dalaran. Il semblait lui jeter un regard accusateur, l’obligeant à se remémorer les autres lettres identiques à celle-ci qu’il avait reçues et ignorées. Lor’themar brisa le sceau et ouvrit le parchemin plié avec soin. Il reconnut instantanément l’écriture élégante et minutieuse qui couvrait la page.
L’archimage Aethas Saccage-soleil avait dernièrement envoyé plusieurs courriers visant à obtenir une audience auprès du seigneur régent, et Lor’themar avait délibérément choisi d’ignorer ses demandes. Il avait fait son possible pour oublier le reste du monde depuis les évènements de Quel’Danas, mais il avait compris que le monde finirait un jour ou l’autre par le rattraper.
Lor’themar soupira profondément en s’enfonçant dans son fauteuil. La lettre était sensiblement plus courte que celles qui l’avaient précédée. Cette fois-ci, au lieu de solliciter une audience comme il l’avait fait par le passé, Aethas avait simplement indiqué la date et l’heure de son arrivée. Lor’themar fit glisser son pouce le long du bord rugueux du papier. Il pensait savoir ce qu’Aethas voulait lui proposer, et il n’était pas encore certain de la réponse qu’il allait lui donner.
Le jour de l’arrivée d’Aethas, Lor’themar n’était pas plus avancé. Alors qu’il traversait la Flèche de Solfurie en direction de la haute salle où il allait recevoir l’archimage, Halduron l’accosta et lui tendit une étoffe pourpre en laine douce. Lor’themar la prit et la déplia, révélant un phénix régalien d’or sur fond rouge : le tabard de Lune-d’argent.
Obtenir en haute résolution « Non, dit-il sèchement en rendant le vêtement à son ami.
— Tu devrais le porter, insista Halduron.
— Qu’est-ce que ça changerait ? répondit son ami en reprenant sa route. N’importe quel elfe au service de Lune-d’argent est en droit de le porter.
— C’est le symbole de l’État, lui lança Halduron. Un État dont tu es le chef. Il serait souhaitable que tu donnes l’impression de l'être.
— Je suis le seigneur régent, répliqua Lor’themar sans ralentir son allure. Pas le roi.
— Là n’est pas la question, Lor’themar. Tu as l’air d’un pérégrin. »
Lor’themar se figea sur place.
« Je suis un pérégrin ! répondit-il plus brusquement qu’il ne l’aurait souhaité.
— Tu étais un pérégrin, soupira Halduron. Mais tu ne pourras plus jamais le redevenir, Lor’themar. Nous le savons, aujourd’hui. »
Lor’themar baissa la tête et inspira profondément.
« Nous allons être en retard, Halduron »,
Il se remit en route et, au bout de quelques instants, entendit derrière lui le bruit des pas d’Halduron qui le suivait.
Rommath les attendait déjà dans la salle. Il était appuyé de tout son poids sur son bâton et regardait vers le mur au loin, l’air absent. Il jeta un coup d’œil à Lor’themar et Halduron lorsqu’ils entrèrent. Pendant une fraction de seconde, une grimace de désapprobation passa sur son visage, mais il se retourna sans dire un mot. À une époque il aurait montré sa désapprobation devant la décision de Lor’themar de se présenter sous l’apparence d’un forestier. Il y aurait mis encore plus de virulence qu’Halduron ne l’avait fait... mais les choses avaient changé. Même si Rommath lui avait souvent donné du fil à retordre par le passé, Lor’themar n’éprouvait désormais que de la pitié pour le mage. La trahison finale de Kael’thas avait porté un coup terrible à son plus loyal défenseur.
L’air se mit à scintiller autour d’eux avec des miroitements violets, signe caractéristique de la magie des Arcanes. L’instant d’après, un éclair d’un blanc bleuté illumina la salle et Aethas se matérialisa devant eux. L’archimage se redressa en époussetant sa robe et Lor’themar ne put s’empêcher de remarquer à quel point ce dernier avait l’air ridicule. L’élégante tenue tissée de pourpre des mages du Kirin Tor jurait horriblement avec sa chevelure cuivrée et s’ajustait bien mal à sa carrure trop mince. Après avoir lu les lettres d’Aethas et entendu certaines rumeurs, Lor’themar avait compris qu’il avait affaire à un idéaliste certes non dénué de perspicacité, mais beaucoup trop jeune pour la position dont il s’était emparée à Dalaran. Cependant, la plupart des anciens mages sin’dorei avaient péri. Tout compte fait, Lor’themar se disait que l’ambition d’Aethas était peut-être une bonne chose : elle signifiait qu’au moins l’un d’entre eux gardait encore espoir.
« Soyez le bienvenu dans votre patrie, Archimage Saccage-soleil », lança-t-il.
Aethas esquissa un sourire et s’inclina pour saluer :
« Merci, Seigneur Theron. Croyez bien que mon souhait serait de revenir ici pour m’installer.
— Naturellement, répondit Lor’themar avec diplomatie. Votre correspondance m’a permis de me familiariser avec l’objet de votre visite. Par ici, je vous prie. Mes conseillers et moi-même allons écouter votre requête. »
En temps normal, Lor’themar aurait conduit ses hôtes dans l’imposante salle d’audience située dans l’aile nord du palais. Il s’agissait d’une gigantesque pièce conçue spécifiquement pour cet usage. Mais aujourd’hui, le ciel était bien dégagé et l’horizon se distinguait très nettement. L’île serait forcément visible au milieu de la mer. Lor’themar en était presque venu à souhaiter ne jamais revoir Quel’Danas. Il les mena donc dans un renfoncement à l’est de la cour principale, qui surplombait les toits arrondis et ombragés de Lune-d’argent. Lorsqu’ils se furent assis, Aethas prit la parole :
« Je suis ici pour des questions de la plus haute importance... des questions qui nous concernent tous. Je pense que vous savez pour quelle raison le Kirin Tor a décidé de s’installer en Norfendre.
— Malygos, oui, répondit Lor’themar. Quelle est votre requête ? »
— La puissance du Vol bleu et la menace que celui-ci représente sont bien supérieures à ce que nous avions imaginé, répliqua Aethas en secouant la tête. Je souhaiterais en conséquence formaliser notre collaboration avec le Kirin Tor. Il est impératif que les mages de Quel’Thalas et de Dalaran puissent de nouveau travailler ensemble, comme ils l’ont fait durant de nombreuses années par le passé.
— Non. »
Aethas tressaillit. Il éprouvait une vive contrariété, comme en témoignaient la grimace aux commissures de ses lèvres et ses sourcils froncés. La voix qui venait d’exprimer son désaccord n’était pas celle de Lor’themar. Se tournant vers ce contradicteur, Aethas rétorqua :
« C’est au seigneur régent que je m’adressais. Pas au grand magistère. »
Rommath fut pris d’un rire si amer qu’on aurait dit une quinte de toux.
« Dans ce cas, je sollicite le seigneur régent de daigner m’accorder la parole.
— J’imagine qu’il nous faudra écouter votre opinion de toute façon, dit Lor’themar faisant de son mieux pour masquer l’ironie de sa voix. Très bien : la parole est à vous. »
Les yeux de Rommath brillaient d’un éclat que la forte lumière de la pièce ne parvenait pas à atténuer.
« C’est très généreux de votre part, Lor’themar, répliqua Rommath sans quitter Aethas du regard. (Sa voix était semblable à un serpent lové pour l’attaque : basse, dangereuse et implacable.) Modera vous a-t-elle envoyé des instructions avant votre départ, Aethas ? Vous ne vous exprimez pas comme à votre habitude... Vos paroles sont imprégnées de sa fausse diplomatie. Elle a au moins la présence d’esprit de ne pas se montrer ici en personne. Je suppose qu’il faut savoir apprécier ces petites attentions...
— Modera partage mon point de vue sur ces questions, répondit Aethas avec raideur, refusant de céder aux provocations de Rommath.
— Elle partage votre point de vue... reprit Rommath d’un air songeur. Dites plutôt que vous partagez le sien, car je doute qu’ils vous aient envoyé parler en leur nom si vous aviez eu un point de vue différent.
— Par le Fléau, Rommath ! (Les limites de la patience d’Aethas venaient d’être franchies.) Avez-vous quelque chose de pertinent à dire, ou n’allons-nous entendre que des insultes personnelles ?
— Vous êtes aveugle, répondit Rommath d’une voix égale et assurée. Ils ont eu les yeux plus gros que le ventre et maintenant, ils doivent affronter en même temps Malygos et Arthas. Je comprends qu’ils aient peur ! Ils ont besoin d’aide car ils sont dépassés... Et vers qui se sont-ils toujours tournés pour l’utilisation des Arcanes ? Oh, vers nous, bien sûr. Les membres du Kirin Tor n’ont pas leurs pareils pour vous assurer que vous leur êtes indispensable et que vos talents ont une valeur inestimable. Mais dès que vous commencez à devenir gênant, ils se débarrassent de vous. (Il inclina la tête sur le côté, une de ses longues oreilles tressaillant de façon presque imperceptible. Son regard passa rapidement d’Halduron à Lor’themar.) Demandez-leur donc, ils ne le savent que trop. Mais pas aussi bien que moi. »
