L’univers étendu

Varian Wrynn :Le sang de nos pères

par E. Daniel Arey

Il revint soudain à l’esprit de Varian qu’il n’avait pas trouvé le temps de préparer son discours pour le Jour du Souvenir. Le roi prit un léger temps de réflexion, s’appliquant à sourire malgré la douleur, puis réalisa avec une évidente clarté qu’il savait maintenant exactement quoi raconter. Il pointa le doigt vers les imposantes statues qui les entouraient.
« Oyez, oyez, peuple de Hurlevent ! Votre roi n’est pas mort, il se tient devant vous, le cœur battant, un cœur qui tambourine plus fort de jour en jour quand il voit toute la détermination dont vous avez dû faire preuve pour surmonter cette tragédie et reconstruire notre monde. À l’instar de ces statues qui se tiennent encore debout pour veiller sur notre monde, la nation de Hurlevent se tiendra toujours debout pour veiller sur son peuple, aujourd’hui et à tout jamais ! »

Comme si les premiers rayons du soleil d’une nouvelle journée étaient soudain venus poindre à l’horizon, la foule laissa exploser la plus ardente ferveur jamais entendue aux portes de la prestigieuse cité humaine.
« Si nous nous réunissons ici le Jour du Souvenir, c’est pour honorer les héros qui nous ont montré la voie, par la lumière de leur vie et la gloire de leurs hauts faits. »

La foule lui répondit par des applaudissements enthousiastes.
« Uther le Porteur de Lumière ! »

Les acclamations de la foule en délire se muèrent en rugissements.
« Anduin Lothar ! »

L’ovation qui en résultat surpassa tout le reste en terme d’intensité et de longueur, et Varian attendit patiemment que la liesse retombe. En cet instant, il éprouvait une immense fierté, à la fois pour son peuple et pour sa cité. Pourtant, sa voix adopta soudain une tonalité plus morne.
« Pourtant, nous devons une nouvelle fois faire face à une grande menace. (Le roi désigna les grandes tours en réfection pour illustrer son propos.) Les blessures infligées par les forces du mal qui ont juré notre destruction ne se sont pas encore refermées. (Varian éleva la voix pour que tout le monde puisse l’entendre.) Mais l’humanité ne se laisse pas si facilement intimider ! Nous nous sommes engouffrés dans la brèche et nous tiendrons nos positions ! Nous ne serons jamais esclaves de la peur. »

Les foules rassemblées portèrent Varian Wrynn au pinacle avec une ferveur inégalée ! Les membres de la délégation présents sur l’estrade derrière le roi l’applaudirent comme un seul homme, ignorant leurs différences et leurs griefs devant la solennité du moment. Tandis que la foule continuait à pousser des cris d’allégresse, Varian jeta un œil dans la direction de Jaina et d’Anduin qui luttaient pour ne pas succomber à cette vague d’émotions intenses. Lorsqu’il reprit la parole, sa voix se fit plus douce et son ton plus paternel, une attitude à laquelle le peuple de Hurlevent n’était pas habitué.
« Nous devons nous souvenir des bons comme des mauvais aspects de cette sainte journée, car c’est en surmontant l’adversité et en reconnaissant nos échecs que nous révélons notre véritable valeur ! J’ai moi-même été... un roi absent, pourchassant nos ennemis jusqu’aux confins des flammes de l’enfer. Je considère votre sécurité comme ma plus haute responsabilité et la sauvegarde de votre mode de vie comme ma seule et unique vocation. Ce n’est pas le peuple qui doit se mettre au service de son roi, mais le roi qui doit se mettre au service de son peuple ! Voilà la vérité ! »

La foule l’acclama de plus belle. De partout dans le public, on envoyait des roses et lançait des encouragements qui parvenaient jusque sur l’estrade. Il était désormais clair que le peuple l’admirait beaucoup plus que le roi ne l’avait jamais imaginé, ce qui le prit aux entrailles.
« Je n’ai pas toujours été le meilleur des monarques... ni le meilleur des pères... ou des époux. »

Son regard se perdit dans ses souvenirs. Il se retourna en direction de son fils et opina du chef.
« Un jour, un grand sage a dit : Nous devons chaque jour croître et grandir dans tous les sens du terme. Eh bien, je sens que je n’ai pas fini ma croissance. Et autour de moi, je contemple une cité qui se remet d’une catastrophe avec un espoir ravivé et des tours comme neuves ! »

Cette fois-ci les acclamations des architectes et des maçons furent les plus vivaces. Varian leva la main pour reprendre la parole.
« Oui, en ce jour nous célébrons le passé, mais c’est uniquement dans le but d’orienter nos vies vers un avenir plus radieux ! Un avenir que nous forgerons de nos mains, pour nous-mêmes, pour nos enfants, et pour les enfants de nos enfants ! »

La clameur qui s’en suivit alliait amour et espoir. Varian scruta la foule et aperçut tant de jeunes visages qui le regardaient. Des enfants qui, bientôt, mèneraient leurs propres quêtes pour tenter de forger un monde meilleur.
« Chaque génération est destinée à accomplir ses propres prouesses. Chacun devra surmonter les d’épreuves et les crises propres à son époque, et d’aucuns seront convaincu s que la fin est proche. Mais il n’est nulle vérité dans les fables d’ivrognes affirmant que les beaux jours sont à jamais derrière nous. Non ! Chaque nouveau jour de notre vie est un grand jour ! Et chaque génération doit trouver son chemin pour s’élever au-dessus de la précédente ! »

Tandis que la foule l’acclamait, le roi jeta un regard furtif par-dessus son épaule en direction de la Délégation honorifique. Jaina était tout sourire et Anduin était celui qui applaudissait le plus fort, le médaillon en argent de sa mère dansant le long de sa chaîne. Le visage du jeune homme témoignait de sa grande fierté, mais aussi d’un autre sentiment : l’amour.

Varian ne se sentait plus seul dans sa lutte pour protéger le monde. Le sang de ses pères coulait dans ses veines et, à son tour, son propre sang coulait dans celles d’Anduin. Varian avait ressenti la chaleur et le réconfort de ses ancêtres qui avaient traversé le Grand schisme. Ils lui avaient conféré la force d’être roi et, un beau jour, ils conféreraient à Anduin le pouvoir d’accomplir sa propre destinée. Varian sourit à son fils, puis se tourna vers la foule avec une assurance qui comblait maintenant toutes les lacunes qui couvaient depuis longtemps en son for intérieur.

« Par le passé, nous nous sommes fiés à notre force et à notre acier pour vivre selon nos lois. Nous protégions nos acquis et détruisions nos entraves. Mais ce chemin n’est pas l’unique chemin. Si nous voulons un jour remettre ce monde en état, il doit venir un temps où les dirigeants d’Azeroth ne seront plus des guerriers mais des guérisseurs ! Ceux qui réparent au lieu de casser. Alors seulement pourrons-nous véritablement soigner nos plaies et parvenir à une paix durable. »

Les acclamations de la foule retentissaient comme le tonnerre. Même le baron Lescovar et son bouquet de nobles s’étaient levés pour applaudir le roi, emportés qu’ils étaient par la puissance et la dignité de sa vision. Varian Wrynn leva les deux mains pour calmer une dernière fois ses sujets, puis les tourna de nouveau vers les grandes statues qui ornaient la vallée des Héros.
« Levez les yeux et contemplez les héros du passé qui ont gardé la tête haute, dont nous célébrons le souvenir comme il se doit en ce jour saint. Et maintenant, regardez tout autour de vous ! À vos côtés, dans cette foule, se trouvent les héros de demain ! Vous... et vous... et vous-aussi. Chacun de vous aura un rôle à jouer, chacun de vous peut apporter sa pierre à l’édifice. Et en temps voulu, certains seront honorés en ce même jour pour des exploits bien plus grands que ce qu’il nous est possible d’imaginer ! »

Les plus jeunes générations joignirent leurs propres voix à l’exaltation de la foule, leurs yeux innocents illuminés de promesses et d’enthousiasme en pensant à toutes les aventures qui les attendaient. Prétextant une poussière dans l’œil, même ce bourru de grand maréchal Afrasiabi ne put se retenir de verser une larme.
« C’est pourquoi, peuple de Hurlevent, nous devons nous unir en ce jour. Renouvelons notre promesse de faire respecter et de protéger la Lumière, et ensemble nous pourrons affronter les ténèbres de cette tempête et nous élever contre elle, comme l’humanité l’a toujours fait... et le fera toujours ! »

La foule avait gardé ses hourras les plus puissants pour la fin. Des « Longue vie au roi Varian ! » retentirent en chœur, avec vigueur et conviction, jusqu’au firmament. Les applaudissements ne semblaient plus vouloir cesser. Ils résonnèrent jusqu’au plus profond de la forêt d’Elwynn et l’on put même en entendre des bribes au sommet des plus lointains massifs des Carmines.

Tandis que Varian se baignait dans la chaleur de son peuple, pour la première fois depuis des lustres, il se sentit véritablement chez lui. Il s’étonna lui-même de profiter avec délectation de la chance merveilleuse qu’il avait d’endosser son rôle de père et de l’honneur qu’il éprouvait à endosser celui de roi de Hurlevent. Et ni pour la première fois, ni pour la dernière, le roi Varian Wrynn se sentit fier de faire partie de l’humanité.