L’univers étendu

Tout ce qui est, est vivant.

par Micky Neilson

« Ta survie est forcément un signe, un message de la Lumière. »

Rolc était un prêtre et un ami de longue date. Il avait soigné les blessures de Nobundo et était réellement heureux de le revoir, mais il peinait à comprendre pourquoi ce dernier persistait à affirmer qu’il avait perdu les faveurs de la Lumière.

“« Elle bénit chacun de nous d’une façon différente. Quand le moment sera venu, tu la retrouveras.

- Je souhaite que ce soit vrai, mon vieil ami. Mais je… je me sens différent. C’est comme si quelque chose avait changé en moi.

- Balivernes. Tu es épuisé et désorienté, et après tout ce que tu as traversé, on ne saurait t’en blâmer. Repose-toi. »

Rolc sortit de la caverne. Nobundo reposa sa tête et ferma les yeux…

Des cris. Les suppliques désespérées des femmes…

Nobundo ouvrit soudainement les yeux. Il était ici depuis plusieurs jours, dans l’un des rares camps occupés par ceux qui étaient partis se cacher avant la bataille. Et pourtant il ne pouvait se soustraire aux hurlements déchirants des femmes qu’il avait laissé mourir. Elles l’appelaient à chaque fois qu’il fermait les yeux, le suppliant de les aider, de les sauver.

Tu n’avais pas le choix.

Mais était-ce bien la vérité ? Il n’en était pas si sûr. Ces derniers temps, Nobundo avait de plus en plus de mal à y voir clair dans ses pensées. Les idées s’empêtraient, désorganisées. Il poussa un profond soupir et quitta sa couche, une simple couverture sur le sol de pierre, sous les protestations de ses articulations douloureuses.

Il sortit dans l’air brumeux du marais et chemina à travers un lit de roseaux détrempés. Le marécage de Zangar n’était pas un terrain très hospitalier, mais pour le moment au moins, c’était leur demeure.

Les orcs avaient toujours évité cette contrée humide, et avec raison. Toute la région était couverte d’une fine couche d’eau saumâtre ; à moins d’être préparé correctement, l’essentiel de la faune et de la flore était empoisonné ; et la plupart des créatures du marais avaient tendance à dévorer tout ce qui n’avait pas les moyens de les dévorer d’abord.

Tandis qu’il progressait en tournant entre plusieurs champignons géants, il entendit des éclats de voix : il y avait de l’agitation près du bord du camp.

Il se pressa pour voir de quoi il s’agissait. Trois draeneï éclopés, deux hommes et une femme, se faisaient aider par des gens du camp pour traverser le périmètre de garde. Un autre, inconscient, se faisait porter derrière eux.

Nobundo lança un regard interrogatif à l’un des gardes, qui répondit à sa question muette : « des survivants de Shattrath. »

Électrisé, Nobundo suivit le groupe jusqu’aux cavernes, où les survivants furent précautionneusement installés sur des couvertures. Rolc posa ses mains sur celui qui était inconscient, mais il fut incapable de le réveiller.

La femme, apparemment en état de choc, marmonnait : « Où sommes-nous ? Que s’est-il passé ? Je ne me sens pas – quelque chose a… »

Rolc intervint pour la calmer. « Soyez tranquille. Vous êtes avec des amis maintenant. Tout va bien se passer. »

Nobundo se le demandait. Est-ce que tout allait vraiment bien se passer ? Les groupes de chasse des orcs avaient déjà découvert un des camps et avaient exterminé tous ses occupants. Et ces quatre-là, comment avaient-ils survécu ? De quelles horreurs cette femme avait-elle été témoin ? Qu’est-ce qui avait fait sombrer le quatrième dans cet état catatonique ? Et même, dans leur apparence et leur façon de bouger… Il lui semblait que leurs blessures n’étaient pas seulement physiques, ils avaient l’air vidés, abattus.

Ils ressemblaient à ce que lui, il ressentait.

Plusieurs jours après, les survivants avaient suffisamment récupéré pour que Nobundo se sente capable de les interroger sur Shattrath.

La femme, Korin, fut la première à parler. Sa voix se brisa au cours de son récit. « Nous avons eu de la chance. Nous sommes restés au plus profond de la montagne, dans l’une des rares cachettes qui sont restées inviolées… ou presque. »

Nobundo eut l’air perplexe.

« À un moment, un groupe de monstres à peau verte nous a trouvés. La bataille qui s’ensuivit a été… Je n’avais jamais rien vu de pareil. Quatre des hommes qui s’étaient portés volontaires pour défendre notre groupe se sont fait massacrer, mais ils ont aussi tué un grand nombre d’orcs. À la fin, il n’y avait plus que Herac et Estes. Ils ont tué les créatures qui restaient. C’étaient des bêtes sauvages. Et leurs yeux, leurs terribles yeux… » Le souvenir faisait frissonner Korin.

Estes reprit la parole : « Il y a eu une explosion. Quelques instants plus tard, un gaz nauséabond s’est mis à filtrer dans notre refuge, et il nous a rendus malade comme jamais nous ne l’avions été. »

Nobundo pensa à la brume rouge et repoussa promptement le terrible souvenir. Herac intervint : « C’était comme si nous étions en train de mourir. Nous avons presque tous perdu connaissance. À notre réveil, c’était le matin. Les niveaux supérieurs étaient déserts. Nous sommes passés à travers la Barrière, et de là dans le Nagrand, où on nous a retrouvés bien plus tard.

- Combien étiez-vous ? »

Herac répondit : « Une vingtaine, peut-être plus. Surtout des femmes, quelques enfants. D’autres se sont joints à nous après quelques jours, comme celui qui est inconscient dans la caverne… Ils nous ont dit qu’il s’appelle Akama. Il paraît qu’il a respiré plus de gaz que les autres. Rolc ne sait toujours pas s’il finira par reprendre… » Sa voix se brisa et il se tut.

Estes reprit, « Plus tard nous avons été séparés et envoyés dans des camps différents répartis entre le marécage de Zangar et le Nagrand. Une précaution, pour que nous ne soyons pas tous tués si l’un des camps tombait aux mains des orcs.

- Y avait-il des prêtres ou des redresseurs de torts parmi vous ? Des servants de la Lumière ? »

Les trois hochèrent la tête. « Nous ne pouvons pas parler pour Akama, mais Estes et moi-même étions de simples artisans, peu accoutumés au maniement des armes. C’est pourquoi nous avions été envoyés dans les cavernes : pour constituer une ultime ligne de défense. »

Korin demanda à Nobundo, « Lorsque vous vous êtes échappé, étiez-vous seul ? Y a-t-il eu d’autres survivants ? Nous avons entendu les orcs dans les niveaux inférieurs, mais nous n’avons pas voulu prendre le risque d’être découverts, alors nous avons fui. »

Nobundo pensa aux piles de cadavres de la Ville basse… Il entendit de nouveau les supplications qui résonnaient dans l’Éminence de l’Aldor, et se força à chasser les cris des suppliciés de son esprit.

« Non, répondit-il. Pas que je sache. »

Les saisons passèrent.

Velen, le prophète dirigeant, leur avait rendu visite il y a deux jours… ou était-ce quatre jours ? Nobundo avait de plus en plus de mal à se souvenir de certaines choses. Velen venait d’un camp voisin. Sa position exacte restait un secret étroitement gardé, au cas où l’un des leurs serait pris vivant et torturé. Les draeneï ne pouvaient pas donner d’informations qu’ils ne possédaient pas. Quoi qu’il en soit, Velen leur avait parlé de l’avenir. Ils devraient rester cachés pendant longtemps, peut-être des années, à attendre, à observer et à voir comment évolueraient les orcs.

D’après Velen, les peaux-vertes s’étaient lancés dans la construction de quelque chose qui absorbait tout leur temps et les ressources. Ce projet les avait détournés de la chasse aux draeneï survivants, du moins pour l’instant. Il s’agissait d’une sorte de porte, située non loin de leur citadelle principale dans les terres calcinées.

Velen semblait en savoir beaucoup plus long qu’il n’en disait, mais après tout, c’était un voyant, un prophète. Nobundo se disait que le noble sage connaissait bien des choses que lui et les autres n’étaient tout simplement pas assez sages pour comprendre.

Nobundo regarda Korin s’avancer dans l’eau, son harpon à la main. Elle avait quelque chose de différent. Il avait l’impression que son apparence s’était modifiée au cours de ces dernières semaines. Ses avant-bras étaient plus larges, ses traits tirés, et son maintien s’était modifié. Aussi improbable que cela puisse paraître, elle donnait l’impression d’avoir rétréci.

Herac et Estes s’approchaient. Nobundo aurait juré qu’ils présentaient des transformations similaires. Il regarda ses avant-bras. Était-ce un effet de son imagination, ou étaient-ils vraiment enflés ? Il ne s’était pas senti bien depuis… depuis cette nuit-là. Mais il avait toujours été convaincu qu’il irait mieux avec le temps. À présent, il commençait à s’inquiéter.

Korin le rejoignit. « J’ai terminé pour aujourd’hui. J’ai besoin de m’allonger. » Elle tendit le harpon à Nobundo.

- Ça va ? demanda-t-il.

Korin risqua un sourire dépourvu de conviction – Je suis juste fatiguée, répondit-elle. ».

Les yeux fermés, Nobundo se tenait au sommet des montagnes qui dominaient le marécage de Zangar. Il se sentait épuisé, vidé jusqu’à la moelle. Il était venu ici pour être seul. Il n’avait pas vu Korin depuis plusieurs jours. Avec les deux autres, elle était partie se réfugier dans une des cavernes. Lorsqu’il s’était enquis de leur état, il n’avait eu pour réponses que des haussements d’épaules. Quant à celui que l’on appelait Akama, il était toujours inconscient, à peine vivant en dépit des efforts constants de Rolc.

Quelque chose n’allait vraiment pas. Nobundo le sentait. Les autres changeaient, y compris Akama. Il changeait. Le reste du camp le savait. On leur adressait de moins en moins la parole. Même Rolc. Et l’autre jour, lorsque Nobundo était revenu au camp avec quelques petits poissons, ils lui avaient dit qu’il pouvait les manger lui-même, que les autres en avaient assez… comme si ce qui les affectait pouvait contaminer la nourriture qu’il touchait.

Nobundo était écœuré. Ses services comptaient-ils pour rien ? Il avait pris l’habitude de passer de longues heures au sommet des collines, plongé dans une contemplation silencieuse, forçant son esprit à se concentrer, essayant désespérément d’obtenir l’impossible : accéder à la Lumière. C’est comme si une porte s’était fermée en lui, comme si la partie de son esprit qui pouvait la toucher ne fonctionnait plus, ou pire, n’existait plus.

Même des réflexions aussi simples que celles-ci lui faisaient mal à la tête. Il avait de plus en plus de mal à formuler ses pensées. Ses bras avaient continué à enfler sans qu’il ne puisse rien y faire, et ses sabots étaient en train de se fendre. Il en avait même perdu des morceaux, et ils n’avaient pas repoussé. Quant aux cauchemars… ils étaient toujours là.

Au moins, les patrouilles orques se faisaient rares. À en croire les derniers rapports, la chose que les orcs étaient occupés à construire était presque achevée. Comme l’avait prédit Velen, c’était une sorte de porte.

C’est bien, se dit Nobundo. J’espère qu’ils vont la franchir et que cela les conduira directement à leur mort.

Il se leva. D’un pas lent, il se remit en route pour le camp. Son marteau était devenu si lourd, ces dernières semaines, qu’il le portait la tête en bas, et s’en servait de plus en plus souvent comme d’une canne.

Il mit plusieurs heures à atteindre sa destination. Une fois arrivé, il décida d’aller voir Rolc. Ensemble, ils exigeraient une réunion générale et évoqueraient l’intolérance croissante dont…

Nobundo s’arrêta net à l’entrée de la caverne de Rolc. Korin était là, couchée sur une couverture. Elle ne ressemblait presque plus à une draeneï, mais plutôt à une caricature de ce peuple. Elle était maladive et émaciée. Ses yeux étaient laiteux, et ses avant-bras enflés et massifs. Ses sabots avaient disparu, remplacés par des protubérances osseuses jumelles, et sa queue était réduite à une petite bosse. Malgré son état de grande faiblesse, elle se débattait dans les bras de Rolc.

« Je veux mourir ! Je veux juste mourir, je veux que la douleur disparaisse ! »

Rolc la tenait fermement. Nobundo s’approcha aussi vite qu’il le pouvait.

« Ne sois pas idiote ! » Il regarda Rolc. « Est-il possible de la guérir ? »

Le prêtre fronça les sourcils. « J’ai essayé.

- Laissez-moi partir ! Laissez-moi mourir ! »

Les mains de Rolc se mirent à luire, apaisant Korin, la calmant jusqu’à ce qu’elle cesse complètement de s’agiter. Elle se mit à pleurer, des sanglots déchirants, et se roula en position fœtale. D’un signe de tête, Rolc fit comprendre à Nobundo qu’il fallait sortir de la caverne.

Une fois à l’extérieur, Rolc lui décocha un regard dur. « J’ai fait tout mon possible. C’est comme si son corps avait été brisé, comme sa volonté.

- Il doit y avoir une solution… un moyen de… » Nobundo avait du mal à exprimer ses pensées. « Nous devons faire quelque chose ! » finit-il par s’exclamer.

Rolc resta silencieux pendant un moment. « Je m’inquiète pour eux. Je m’inquiète pour toi. Nous avons reçu des rapports des autres camps. Leurs survivants de Shattrath changent aussi. Quoi que ce soit, cela ne répond à aucun traitement, et cela ne passe pas. Les nôtres s’inquiètent. Ils pensent que si nous ne prenons pas des mesures, nous allons tous être atteints. »

- Qu’est-ce que tu es en train de dire ? Que s’est-il passé ? »

Rolc soupira. « Pour l’instant, ce ne sont que des mots. J’ai essayé d’être la voix de la raison, mais je ne pourrai pas vous défendre très longtemps. Et pour être franc, je ne suis pas sûr de le devoir. »

Nobundo fut amèrement déçu de voir son ami, la seule personne en qui il avait confiance, succomber à la même paranoïa bornée que tous les autres.

Les mots lui manquèrent. Il se détourna et partit.

L’état de Korin continua à empirer. La décision que redoutait Nobundo, et à laquelle Rolc avait fait allusion, fut prise quelques jours plus tard.

Nobundo, Korin, Estes et Herac comparurent devant les membres du camp. Certains avaient l’air lugubre, d’autres triste, quelques-uns étaient indéchiffrables. Quant à Rolc, il avait l’air déchiré mais résolu, comme un chasseur qui préférerait ne pas tuer, mais qui sait qu’il doit manger et qui se prépare à achever sa proie.

Le camp avait choisi Rolc comme porte-parole. « Ce n’est pas facile pour moi. Ce n’est facile pour aucun de nous… » Il montra l’assemble muette derrière lui. « Mais nous avons parlé aux représentants des autres camps, et ensemble nous sommes parvenus à une décision. Nous pensons qu’il serait dans l’intérêt de tous que ceux qui ont été… atteints vivent ensemble mais… à l’écart de ceux d’entre nous qui sont toujours en bonne santé. »

Korin, l’air désespéré, murmura d’une voix rauque : « Vous nous bannissez ? »

Avant que Rolc eût le temps de protester, Nobundo intervint. « C’est bien de cela qu’il s’agit. Ils ne peuvent pas résoudre notre problème, alors ils… ils espèrent arriver à l’ignorer. Ils veulent juste que nous disparaissions !

- Nous ne pouvons pas vous aider ! s’écria Rolc. Nous ne savons pas si votre état est contagieux ou non, et entre votre faiblesse physique et vos capacités mentales diminuées, vous représentez un risque que nous ne pouvons pas nous permettre de prendre. Nous sommes trop peu nombreux pour ça !

- Qu’allez-vous faire de l’autre, Akama ? demanda Korin.

- Il restera ici jusqu’à ce qu’il s’éveille, répondit Rolc avant d’ajouter : si il s’éveille.

- Comme c’est généreux de votre part », murmura Nobundo d’une voix sarcastique.

Rolc vint se planter devant lui et le toisa d’un air de défi. En dépit de sa santé chancelante, Nobundo se redressa et regarda Rolc droit dans les yeux.

« Tu as déclaré que tu te demandais si, par son silence, la Lumière te punissait de ton échec à Shattrath.

- J’ai tout donné à Shattrath ! J’étais prêt à mourir pour que vous puissiez vivre, toi et tous les autres !

- Certes, mais tu n’es pas mort.

- Es-tu en train de dire que j’ai déserté ?

- Je pense que si la Lumière t’a abandonné, elle l’a fait pour une raison. Qui sommes-nous pour remettre en question les voies de la Lumière ? » Rolc se retourna vers les siens, quêtant leur appui. Certains regardaient ailleurs, mais ce n’était pas la majorité. « Quoi qu’il en soit, il est temps que vous acceptiez votre nouvelle place dans l’ordre des choses. Il est temps que vous preniez en compte le bien des autres… »

Rolc se pencha et arracha son marteau à Nobundo.

« Et je pense qu’il est temps que vous cessiez d’essayer d’être ce que vous n’êtes pas. »

Tout ce qui est, est vivant.